Madame sait recevoir, oui c’est quelque chose. On n’est pas épouse d’ambassadeur pour rien. Les soirées (et les soieries) de Madame de Lestang-Bourée de Vigemont sont, de tout temps, très appréciées. Tous ces Messieurs du beau monde l’ont tellement approuvé, que la chose a été résolue et répandue avant que je n’en susse quoi penser (bien que Madame, qui, en entrée, ne nous fait que des salades, ne pense qu’à saucer).
Car organiser de telles soirées est un vrai métier. Que dis-je ? C’est, dans les mains de Madame, un art, une destinée. Quand je vois ses invités, de ses délices, se pâmer, je ne peux que recommander. Mais n’y sied pas qui veut. Sur sa liste, votre nom doit être apposé, pour espérer y participer. A l’entrée de son hôtel particulier, les soir de dîners, son majordome, de la voix donne. Il est impossible de se présenter sans carton. Tout comme ne peut pénétrer un mauvais garçon avec son baluchon. Madame est intraitable sur l’étiquette. Elle est même particulièrement à cheval sur les principes, soyez-en certain. Elle apprécie les honnêtes gens ponctuels et mondains. Aux baise-main et amuse-bouche de l’accueil, succèdent ensuite gigots fourrés ou poulardes poivrées et autres mets de gibier (quand l’automne est arrivé). Et je n’oublie pas de citer les fameuses salades composées qui accompagnent ces plats raffinés. Tout se joue (avec dextérité) dans la bonne dose de sel, de poivre, de coriandre et autres herbes de Provence.
Madame surveille chaque préparatif la veille. Elle dispense ses conseils aux cuisiniers et commande les commis (d’office). Elle seule est juge, du bon dosage (il a bon dos le sage). Tout cela touche à la perfection, mais son dos sage*, serait parfait -ement scandaleux, si elle n’était pas un peu volage. Monsieur l’ambassadeur étant pratiquement toujours en vadrouille, celle-ci se sentant un peu mortecouille esseulée, prit l’habit l’habitude, du majordome de se rapprocher. Lui, il s’appelle Roger, et “il lui fait des rêves” (dans l’intimité elle l’appelle d’ailleurs “Monsieur Roger”-prononcez “Rodgeur”-). Il a pris la balle belle au bond. Il en est ravi, le polisson. Et les soirs de gala, à chaque plat, leurs regards en disent long moussaillons.
Et oui, elle est parfois un peu triste la vie de bohème poème dans ces milieux bourgeois aseptisés, que l’on croit privilégiés. Et que dire du petit personnel qui subit cette maîtresse obsessionnelle ? C’est pas toujours folichon. Et d’ailleurs, que penser des chocolats de Monsieur l’ambassadeur ? Ce n’est pas un cliché c’est un Rocher ! Le grand Marnier doit aussi être subtilement dosé. La faute de goût est interdite dans la cité interdite des Lestang-Bourée.
Leurs réceptions, c’est du béton armé, du petit salé, l’excellence à la Française. Pas de pied de biche ou de mortaise. Ici tout est silence, luxe et voluptés. Et pour parler de ce dernier (les volutes de thé), il doit être toujours en forme Roger. Madame est intransigeante (pour ne pas dire avec lui, vraiment dure). Ce n’est ainsi pas une sinécure. Pas de place aux mollassons ! Répondre aux besoins de la Maîtresse de maison, du sol au plafond, n’est pas de tout repos (sur le ventre ou sur le dos). Roger s’entraîne, lui qui frôle la cinquantaine, mais pour suivre l’entraînement de Madame, je sais qu’il se pique à l’EPO. Une carrière de majordome pas de pot : des stupéfiants, ça consomme. C’est édifiant ! (ainsi dans le quartier on appela Madame : la dame au camé là). JMP
*Mireille Darc porta cette même robe d’ailleurs (vous visualisez ? la chute de reins …) Une robe (noire) du couturier Guy Laroche dans le film “Le Grand Blond avec une chaussure noire” sorti en 1972…