Chronique Terrienne n° 289 Amis mortels, oui remettons la mort dans la vie ! “La mort est un moment obligatoire de mon futur” dit le philosophe des sciences Etienne Klein. En tant que physicien, il précise : “c’est un évènement mystérieux. On sait comment on meurt mais pas forcément pourquoi. Notre biologie est la même, un instant après le décès, qu’avant.” Et d’ajouter : “On vit aussi comme si on était éternels”…

“L’homme moderne est cet être, revenu de tout, fier de ne croire à rien d’autre qu’à son propre pouvoir. Un confuse volonté de puissance le pousse à obéir à ses seuls désirs, à dominer la nature à sa guise, à ne reconnaître aucune référence qui déborderait sa vision unidimensionnelle et close. Il s’attribue des valeurs définies par lui-même. Au fond de lui, ayant coupé tous les liens qui le relient avec une mémoire et une transcendance, il est terriblement angoissé parce que terriblement seul au sein de l’univers vivant. Il se complait dans une espèce de relativisme qui dégénère souvent en cynisme ou en nihilisme”.

Ainsi s’exprime François Cheng (de l’Académie Française) dans son ouvrage “De l’âme” (2022). Cet écrivain et poète d’origine chinoise et de langue française (Grand prix de la francophonie 2001) a édité une quarantaine d’ouvrages : romans, essais, poésies dans lesquels il traduit le meilleur de ses deux mondes.

“La Mort n’est nullement une force extérieure qui viendrait anéantir le processus de la Vie. Elle résulte d’une loi imposée par la Vie elle-même, afin que la Vie puisse se renouveler et se transformer. C’est la Mort qui fait que la Vie est vie, en nous poussant vers l’urgence de vivre, en vue d’une forme d’accomplissement ou de sublimes dépassements” poursuit-il dans son dernier opus (“Une nuit au cap de la chèvre” – 2025-).

“Par une compréhension erronée de la Mort, surtout dans cette vie moderne marquée par le déracinement, nous sommes loin d’une attitude juste envers elle. En refusant de dévisager la Mort en sa vérité et en restreignant notre existence à ‘ce côté-ci’, nous nous enfermons dans un permanent état de peur, de rejet étriqué qui ne fait qu’accentuer notre angoisse.”

Si les conditions de la fin de vie sont peu reluisantes pour beaucoup, y compris ici en France (je l’ai étudié et débattu longuement en la CCFV*), l’auteur le dit ainsi : “Dans toutes grandes villes on constate la dégradation de l’ultime phase de la vie des personnes. On meurt souvent dans l’isolement et l’anonymat, au grand désarroi des proches. Fuyant leur sentiment de culpabilité, ceux-ci s’abritent derrière un écran de fausse sécurité en abrégeant le temps de ‘faire le deuil’. Un sentence générale s’affiche au fronton de notre société : toute vie se termine en ‘queue de poisson’.”

“Si la mort angoisse autant, n’est-ce pas parce qu’elle nous renvoie aux vraies questions ? (il y a en nous, plus grand que nous…)” écrivait Marie de Hennezel.

Et déjà Marc Aurèle disait : “N’agis point comme si tu devais vivre des milliers d’années. L’inévitable est sur toi suspendu. Tant que tu vis, tant que cela t’est possible, devient homme de bien. Ne méprise pas la mort, mais fais-lui bon accueil, comme étant une des choses voulues par la nature. Il est donc d’un homme réfléchi de ne pas, en face de la mort, se comporter avec hostilité, véhémence et dédain, mais de l’attendre comme une action naturelle. Et, de la même façon que tu attends aujourd’hui l’instant où l’enfant qu’elle porte sortira du ventre de ta femme, tu dois semblablement attendre l’heure où ton âme se détachera de son enveloppe.”

Ainsi selon moi, honorer les morts, c’est affirmer la vie, et parler de la mort nous fait mieux comprendre la vie.
Parlez, avant de partir ! JMP


*CCFV : Convention citoyenne sur la fin de vie (184 citoyens tirés au sort – CESE Paris 2022-2023)

NB : “La mort n’est pas uniquement une question médicale. C’est une culture générale des soins palliatifs au sens large avec tous les acteurs de la société qu’il faut développer. La stratégie décennale (élaborée en 2024) vise à la création d’au moins 80 maisons d’accompagnement en 5 ans avec une dotation de 80 millions d’euros.” Giovanna Marsico (Centre d’information et de documentation sur les soins palliatifs et la fin de vie)

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