Chronique Terrienne n° 304 Certains ne choisissent pas leur métier quand d’autres peuvent l’inventer. Les Pompes Funèbres Grosso sont dans un métier très beau. Mais que dire de l’homme qui a déposé dans ma boîte aux lettres sa carte de visite avant-hier : “Homme à tout faire” ?
Manque t’il des mots qu’il faut pour se décrire professionnellement ? Certainement. Moi qui ai travaillé dans la communication et sur l’identité institutionnelle de nombre d’entreprises et d’organisations, les bras m’en tombent. N’a-t-il pas écouté les conseils, ou n’a-t-il pas été accompagné ? On est quand même à la limite de la dignité humaine en lisant texto : “Vasseur Laurent, homme à tout faire”…* 😉
Au verso, je découvre six lignes en gras : “entretien espaces verts, débroussaillage, tailles de haies” ; puis en-dessous : “nettoyage intérieur et extérieur des maisons, travaux en tous genres.” Grosso modo, pourrions-nous dire ! Car il est du genre “auto-entrepreneur” Laurent (il le mentionne sous son nom, qui est repris en bas à gauche du carton), vous savez, ces êtres épris de liberté qui se fracassent in fine contre la précarité de leur situation. Si tu cumules un bon traitement de fonctionnaire (à 33 heures temps plein) et 20K€ avec ta boutique en ligne comme activité complémentaire**, super ! Mais ce n’est généralement pas le cas. Je constate que beaucoup d’ouvriers et de petits employés licenciés se lancent à leur compte avec ce statut, sans en connaître les vrais défis. Qu’ils deviennent livreur à domicile, pizzaïolo ou élagueur, ils rencontrent vite des difficultés qui deviennent insurmontables, tant ils n’en ont souvent pas les atouts, dont font parties les codes de l’entrepreneuriat (notamment du commercial).
Au delà de ce qui est noté plus haut, sur la carte de notre impétrant professionnel : un logo (issue probablement d’une IA) fait plus imaginer une activité bien-être qu’autre chose, un fond noir (à bord perdu) qui s’écaille dès lors qu’on se sert d’une carte de visite (destinée à être remise en mains propres) comme flyer en BAL, une adresse GMail perso gratuite et aucune localisation mentionnée… On est là au ras des pâquerettes de la dignité du commerce, tel ce vendeur de chaussures (de contrebande ?) vu sur la foire, avec ses seuls tréteaux bois et sa banderole papier manuscrite froissée ! Tout ça ne fait pas très pro. n’est-ce pas ? Et on sait bien qu’à vouloir tout faire, on ne fait rien de bien correctement…
Je suis triste pour ces personnes, qui semblent ne pas être dans une démarche réfléchie et structurée, ce qui pose légitimement au prospect, la question de la qualité et du sérieux. Mais je suis surtout en colère contre notre système qui réduit certainement pas mal de personnes à vouloir emprunter une voie pour laquelle ils ne sont pas spécialement destinés, ou tout du moins préparés. En devant faire le deuil du code du travail, des arrêts maladie indemnisés, des RTT mais surtout des congés payés etc…
Les derniers chiffres datent de juin 2025 où le réseau des Urssaf dénombrait 3,186 millions d’auto-entrepreneurs “administrativement actifs” dans notre pays. Un chiffre toujours en progression chaque année (x2 entre 2018 et 2025), sachant que les auto-entrepreneurs “économiquement actifs” n’en représentent que la petite moitié…*** Merci Sarkozy Notez que c’est en Bretagne, Alsace, Lorraine, Auvergne et Limousin que les augmentations de CA étaient les plus soutenues. Des contrées principalement rurales, où les habitants ont, moins que d’autres, des prestataires disponibles.
Comme je l’ai lu sur France Info le 16 juillet dernier : “Aujourd’hui en France, être micro-entrepreneur permet d’avoir un petit revenu d’appoint en travaillant généralement beaucoup pour y parvenir… mais en aucun cas de participer à une réelle création d’entreprises solides qui peuvent ensuite grandir pour participer au renforcement du tissu économique du pays.” Et paf ! JMP
* NDLR : le patronyme a été modifié (il figure trois fois sur le recto de la carte !)
** le CA moyen d’un auto-entrepreneur qui fonctionne (son chiffre d’affaires, pas son bénéfice !)
*** Sept micro-entrepreneurs sur 10, disparaissent avant leur 5ème anniversaire “libéral”.
PS : L’homme à tout faire (ou homme toutes mains, factotum…) est un professionnel polyvalent qui réalise de petits travaux de bricolage, de maintenance et d’entretien général, dit Google (!)